Capsule proposée par François Perea et Isabelle Illanes.
La scénographie : une activité humaine avant d’être une technique d’exposition
Pourquoi une simple pierre ou une chaussure exposées sous vitrine deviennent-elles soudain porteuses de sens ? La réponse tient à la scénographie, ce travail souvent invisible qui transforme un espace et des objets en un discours cohérent. Dans cet article, nous vous proposons de découvrir ce qu’est la scénographie, comment elle produit du sens et quelle place elle accorde aujourd’hui à l’expérience du visiteur.
Qu’est-ce que la scénographie ?
La scénographie n’est pas une invention récente : elle est une activité fondamentalement humaine et sémiotique, aussi ancienne que le langage lui-même. Dès que les êtres humains ont pu évoquer une scène pour qu’un interlocuteur la reconstruise mentalement, ils ont cherché à projeter cette faculté sur le monde extérieur. Les grottes ornées de Lascaux ou de Chauvet en sont les traces les plus anciennes et les plus célèbres, témoignant d’une activité présente partout où il y a de l’humanité.
Dans un musée, ce travail se concrétise ainsi : une assiette exposée n’est plus seulement une assiette, elle devient un objet patrimonial. Elle acquiert un autre sens.
Le rôle du scénographe : un discours contraint et multimodal
La scénographie désigne les choix plastiques opérés par le scénographe à partir du travail du muséographe, qui a défini en amont les trajectoires de visite, les contenus et la progression thématique dans un document appelé le pré-programme muséographique. Le scénographe élabore donc un discours contraint par ce projet expographique.
Selon les établissements, il peut agencer tout ou partie de l’espace d’exposition :
- L’agencement de l’espace et le choix du mobilier.
- Les ambiances sonores et visuelles.
- Les éléments fins : caissons, vitrines, éclairage, qui portent les objets à la connaissance des visiteurs.
Ce discours scénographique a pour rôle d’encoder le discours muséographique, c’est-à-dire de signifier les contenus de l’exposition à travers des unités plurisémiotiques. Scénographie, muséographie et médiation forment ensemble ce que l’on appelle le discours expographique.
Des objets qui parlent : exposés, exposants et affordances
La scénographie fait dialoguer deux types d’objets :
- Les objets exposés, qui ont une valeur d’incarnation : ce sont eux que l’on montre, accompagnés d’un cartel.
- Les objets exposants, qui ont une fonction d’exposition : cartels, éléments de navigation, dispositifs numériques. Ils ne sont pas là pour eux-mêmes, mais pour cadrer l’interprétation des objets qu’ils mettent en valeur.
Ces unités scénographiques sont dites affordantes : elles agissent sur le visiteur en accompagnant son interprétation et en orientant sa trajectoire dans l’espace. Elles fonctionnent comme de véritables organisateurs cognitifs, guidant à la fois les déplacements et les choix d’attention du public.
Produire du sens, plutôt que le commenter
Un point est essentiel pour comprendre la scénographie : elle n’accompagne pas le sens, elle le crée. Exposer, c’est toujours proposer un sens particulier — la scénographie ne se contente pas d’un commentaire, elle invente ce sens.
Deux exemples l’illustrent bien :
- Le « Betstone » : en 2019, une jeune fille visitant le Poole Museum en Grande-Bretagne présente une simple pierre comme son objet le plus précieux. Posée sur un socle, accompagnée d’un cartel et baptisée, cette pierre devient un objet patrimonial, témoin d’une expérience humaine singulière mais universelle.
- « Fortune à bord », au musée du Cap d’Agde : la chaussure d’une jeune femme décédée dans un naufrage, exposée en vitrine, cesse d’être un objet du quotidien pour acquérir une valeur mémorielle.
Dans les deux cas, un objet ordinaire change de statut dès lors qu’il entre dans un système scénographique. Car les objets ne prennent sens qu’au sein de ce système : la scénographie constitue l’interface entre les visiteurs et les contenus muséographiques.
L’expérience du visiteur, au cœur de la scénographie contemporaine
Depuis les années 1980, la France connaît une recrudescence des « expositions de points de vue », qui traitent d’un sujet à partir d’une perspective particulière en s’appuyant sur la scénographie pour immerger et engager le visiteur. Ce tournant a profondément changé le rapport du public aux expositions : le visiteur est désormais au centre des préoccupations, avant, pendant et après sa visite.
On distingue ainsi trois temporalités de l’expérience :
- L’expérience projetée, énoncée avant la venue du visiteur.
- L’expérience effective, vécue dans le cours d’action de la visite.
- L’expérience déclarée, recueillie au sortir de la visite.
Cette expérience dépend de plusieurs facteurs : le contexte matériel et psychologique de la visite, les objets exposés et exposants, et les interactions interpersonnelles — avec un médiateur ou avec d’autres visiteurs — qui participent à co-construire le sens. L’exposition Sexappe, consacrée à la sexualité des plantes et des animaux et programmée au Muséum de Toulouse dans le cadre du projet « Scénographies hybrides », en offre une illustration concrète : elle a suscité des craintes exprimées avant la visite, notamment chez les familles, révélant à quel point une exposition peut être anticipée avant même d’être vécue.
En définitive, la scénographie est bien plus qu’un habillage esthétique : elle est un dispositif de pensée qui, depuis la préhistoire jusqu’aux musées contemporains, transforme des objets et des espaces en expériences porteuses de sens.
Récapitulatif : Points essentiels
- La scénographie est une activité humaine et sémiotique aussi ancienne que le langage.
- Le scénographe traduit en choix plastiques le travail du muséographe, dans un discours multimodal.
- Les objets exposés (valeur d’incarnation) et les objets exposants (fonction de guidage) forment ensemble un système de sens.
- La scénographie ne commente pas le sens : elle le produit, comme le montrent le « Betstone » ou l’exposition « Fortune à bord ».
- Depuis les années 1980, le visiteur est au centre de la conception des expositions, à travers trois temporalités : projetée, effective et déclarée.
- L’expérience de visite se construit dans l’interaction entre l’espace, les objets et les autres personnes.
Un peu de contexte…
Ces capsules vidéo ont été produites pour la formation doctorale des étudiants colombiens de l’université Tadeo (UTadeo) de Bogotá, dans le cadre d’un parcours consacré à la médiation, à la muséographie, à la scénographie et à l’exposition. Les thématiques ont été définies conjointement par les producteurs des vidéos et les participants, puis déclinées en questions précises auxquelles chaque capsule répond, à travers des textes et des échanges entre les intervenants.
Deux capsules composent ce parcours, chacune consacrée à une thématique distincte : l’une avec Lucie Alidières, l’autre avec François Perea. Pensée à l’origine pour un public de master, la formation s’est finalement recentrée sur les doctorants complétée avec des séminaires et ateliers pour approfondir ces thématiques avec eux.


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